
Ralph Gibson nous parle de Leica et d'originalité
Publié le 9 juin 2026 par MPB
Figure incontournable de la photographie américaine contemporaine, Ralph Gibson a passé cinquante ans en chambre noire avant d’intégrer la photographie numérique à sa pratique. Sa carrière s’est construite autour de l’argentique et d’un refus constant des étiquettes. Passer au numérique n’a donc pas seulement modifié sa pratique. Cela lui a permis de continuer à explorer son travail sous un nouveau jour.

Portrait de Ralph Gibson réalisé par Bob Tursack en 2021
Dans cet entretien, Ralph Gibson revient sur son passage de l’argentique au numérique, sur l’importance de l’originalité et sur le fait de voir l’un de ses appareils entamer un nouveau chapitre entre les mains d’une autre personne.
L’appareil qui a rendu le passage au numérique possible
Pour Ralph Gibson, qui avait consacré toute une vie à l’argentique, le numérique ne semblait ni réaliste ni particulièrement attirant. Puis Leica lui a envoyé un prototype du M Monochrom en 2012.
Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis sur la photographie numérique avec le Leica M Monochrom ?
J’avais passé cinquante ans en chambre noire, donc il était hors de question pour moi de passer au numérique. Quand Leica est venu à mon studio pour me proposer un Monochrom signature, je leur ai dit que cela ne m’intéressait pas. J’allais partir pour une grande exposition en Australie, mais ils m’ont tout de même envoyé un prototype. Là-bas, un homme nommé Dave m’a interrogé sur le numérique, et je lui ai servi mon discours habituel : toute l’histoire de la photographie est inscrite dans l’émulsion du film noir et blanc, et le numérique ne pourra jamais rivaliser avec ça. Puis je suis rentré chez moi. Sur mon bureau m’attendait un colis FedEx venu d’Allemagne : un Monochrom portant mon nom. En sortant du cabinet de mon thérapeute, j’ai aperçu une plaque d’égout. Un vélo est entré dans le cadre et j’ai déclenché. J’ai regardé l’image au dos de l’appareil et je me suis dit : je reconnais bien ma signature visuelle. Dès le premier déclenchement, j’ai retrouvé mon langage photographique. J’ai décidé de franchir le pas et je n’ai plus chargé une seule pellicule depuis. C’était probablement ma dernière grande décision. J’ai compris que je n’y perdrai pas au change. Cet appareil voyait les choses comme moi.

Ralph Gibson | Leica M Monochrom | 2012
Cette première rencontre avec le Monochrom n’a pas seulement marqué son passage au numérique. Elle a aussi ouvert une nouvelle phase de création, lui permettant de produire davantage et d’explorer un langage photographique inédit à un moment où beaucoup auraient déjà regardé en arrière.
Vous avez décrit cette transition comme une forme de réinvention. Qu’a ouvert le numérique sur le plan créatif à ce moment de votre parcours ?
e vois le numérique comme un langage à part entière. Il repose sur une forme de compression, et c’est précisément ce qui m’intéresse. Aujourd’hui, tout passe par ce prisme : nos échanges, les services bancaires, Internet, le cinéma, la musique. Alors j’essaie de comprendre le numérique comme on apprend une nouvelle langue. C’est mon nouveau vocabulaire, celui qui nourrit ma curiosité et me donne envie de me lever le matin. Je ne suis pas nostalgique du passé. Ce qui me fascine, c’est l’avenir. J’ai envie de voir où vont les choses, comment le monde évolue. Sur le plan pratique, le numérique m’a aussi apporté une immense liberté. Depuis 2012, j’ai publié un ou deux livres par an et présenté de nombreuses expositions d’envergure. Pour produire la même quantité de travail en argentique, il me faudrait une équipe entière. Et à mon âge, je ne me vois plus passer deux journées debout en chambre noire pour tirer un seul négatif. La photographie la plus récente que je vous ai envoyée reflète exactement l’endroit où j’en suis aujourd’hui. Je l’ai réalisée à quatre-vingt-sept ans, et le numérique a largement contribué à rendre cela possible.
Y a-t-il encore des choses qui vous manquent de l’argentique ?
Honnêtement, très peu. Je ne vais pas regretter les journées passées debout en chambre noire à travailler sur un seul négatif. Ce que j’ai gardé de l’argentique, c’est plutôt un rapport à la matière. Quand j’ai commencé, les films étaient peu sensibles et l’on préparait soi-même son révélateur à partir de poudre. Tout cela avait quelque chose de très physique, presque organique. Je pouvais imaginer la lumière se déposer sur l’émulsion, voir les grains d’argent prendre forme au fil du développement. Nous avions même des mots pour décrire la façon dont une image se construit. Le piqué, l’acutance (la netteté perçue d’une image)… autant de notions qui parlent du caractère de la transition entre une forme et une autre. Un capteur Monochrom restitue d’ailleurs cette transition différemment d’un capteur couleur. Cela dit, si toute votre photographie dépend de cette seule qualité, mieux vaut sans doute rester en argentique. Ce que j’ai conservé, c’est cet instinct. J’ai toujours envie que le capteur réagisse de manière vivante, presque organique. En revanche, la chimie, je l’ai laissée derrière moi.
L’originalité comme fil conducteur
Tout au long de sa carrière, Ralph Gibson a exploré différents outils et différents médiums, en utilisant la photographie comme un terrain d’expérimentation du langage visuel. La publication de The Somnambulist en 1970 a marqué un tournant décisif dans sa pratique, l’éloignant de la tradition documentaire pour l’orienter vers une approche plus subjective et symbolique. Malgré ces évolutions, son travail est toujours resté immédiatement identifiable.

Ralph Gibson | Leica | 2012
Quand vous regardez votre parcours, qu’est-ce qui est resté constant dans votre manière de voir, malgré l’évolution des outils ?
L’originalité. J’ai commencé comme photojournaliste. J’ai été l’assistant de Dorothea Lange, puis de Robert Frank. J’ai également passé quelque temps chez Magnum. Auprès d’eux, j’ai appris qu’il n’y avait rien de plus important que l’originalité. Je n’ai jamais voulu appartenir à un mouvement, à une école ou à un quelconque courant artistique. J’ai toujours tenu à suivre ma propre voie. Derrière cela, il y a une méthode. En lisant Valéry à propos de Mallarmé, j’ai compris que sa singularité venait de sa capacité à appliquer les mêmes principes à des circonstances toujours différentes. C’est exactement ce que j’essaie de faire. C’est aussi ce qui permet de reconnaître mon travail, même face à une image que l’on découvre pour la première fois. Je suis formaliste : mes photographies sont immédiates mais préméditées, et presque tout ce que je réalise est destiné à être publié. Cela n’a jamais changé, quel que soit l’appareil que je tiens entre les mains.

Ralph Gibson | Leica, photographié sur film 35 mm | 1983
Qu’est-ce qui vous passionne encore aujourd’hui dans la photographie ?
C’est l’avenir qui me passionne. J’ai envie de voir comment tout cela va évoluer. Après soixante-dix ans de travail, j’ai enfin atteint un stade où je peux travailler directement avec les idées, avec ce que j’ai réellement envie de faire. Et c’est profondément enthousiasmant. L’œuvre doit toujours dépasser la personne qui l’a créée. Une photographie doit être plus forte que le·la photographe. Sinon, à quoi bon ? J’apprends encore de mon propre travail, et seule compte vraiment la prochaine image. Kertész, dont l’atelier se trouvait à deux rues du mien, a continué à photographier jusqu’à un âge avancé avec son SX-70. Il disait qu’il voyait chaque jour quelque chose de nouveau. Ces derniers temps, ce qui me touche le plus, c’est d’observer le dialogue des formes entre elles, sans intervenir. Je peux être assis aux Tuileries à lire Proust, me retourner, et soudain tout est là : une chaise, un objet dans un abri, presque rien en apparence. Pourtant, cette scène contient toute l’essence du lieu et j’en perçois immédiatement la tension. C’est cela qui me donne encore envie de me lever le matin.
Leica, un compagnon de toujours
Ralph Gibson a commencé à travailler avec Leica en 1961, à une époque où son langage photographique était encore en construction. Le Leica M2 appartient aux débuts de cette histoire, avant les livres et avant l’esthétique qui rendrait son travail immédiatement reconnaissable.
Votre relation avec Leica a commencé très tôt dans votre carrière avec le Leica M2. Qu’est-ce qui a rendu cet appareil si déterminant ? Et la discipline imposée parle Leica M a-t-elle contribué à façonner votre propre langage visuel ?
Je travaille uniquement avec Leica depuis 1961. Cela fait donc plus de soixante ans que j’ai un Leica entre les mains. On me demande souvent dans quelle mesure les contraintes de l’appareil — la mise au point manuelle, l’absence de distractions — influencent mes photographies. Ma réponse est simple : aucunement. Après toutes ces années, c’est un peu comme demander si la façon dont on tient ses couverts change le goût des aliments. L’appareil est devenu une extension de moi-même. Bien sûr, Leica conserve une part de mystère. Beaucoup de photographes que nous admirons ont utilisé ces appareils, et forcément, cela fait rêver. J’ai joué au tennis pendant quarante ans avec la même raquette que Federer. Mais c’est là que s’arrête ma fascination pour l’objet. La vraie question est de savoir si c’est l’appareil qui façonne votre regard ou si c’est vous qui imposez votre regard à l’appareil. La discipline qui a compté pour moi, c’est de l’avoir toujours avec moi, même les jours où je ne photographie pas. Un peu comme un guitariste qui entretient sa technique pour garder la main. C’est dans cette relation quotidienne que se construit un langage visuel.

Ralph Gibson | Leica M2, photographié sur film 35 mm | 1961
Conseils à une nouvelle génération de photographes
Le monde de la photographie est aujourd’hui très différent de celui dans lequel Ralph Gibson a fait ses débuts. Les photographes découvrent désormais le médium à travers des outils qui permettent de capturer, retoucher et partager des images presque instantanément. Dans ce contexte, développer un langage visuel véritablement personnel devient plus essentiel que jamais.
Selon vous, quelle est l’erreur la plus fréquente des jeunes photographes lorsqu’il s’agit de trouver leur propre langage visuel ?
La confusion entre technologie et expression est sans doute l’erreur la plus fréquente. Dans mon TED Talk, j’expliquais que si la technologie a démocratisé la photographie, elle a aussi contribué à uniformiser les images. Quand Photoshop est apparu, la première chose que l’on remarquait dans une image, c’était Photoshop. On voyait l’outil avant de voir la photographie. Même avec un Leica, à force de se concentrer sur les réglages d’exposition, les images finissent par ressembler à un filtre d’iPhone. La technologie n’est pas ce qui guide mon regard. Elle ne devrait pas guider celui des autres non plus. Quand je reçois un nouvel appareil, je ne lis jamais le manuel. Je l’adapte à ma façon de travailler. La seule chose que je puisse vraiment transmettre, c’est que tout ce que j’ai accompli est né d’une volonté constante d’être original. Avec le temps, l’expérience donne le courage de suivre sa propre voie.

Ralph Gibson | Leica, photographié sur film 35 mm | 1975
Le Leica M Monochrom
Dans le parcours de Ralph Gibson, le Leica M Monochrom Typ 246 a joué un rôle particulier. C’est l’appareil qui lui a permis de passer au numérique et qui a marqué le début d’un nouveau chapitre de sa pratique.
Que représente le Leica M Monochrom Typ 246 dans votre parcours photographique ?
J’ai utilisé cet appareil à une période où il était à la pointe de la technologie, et il m’a accompagné pendant une grande partie de mon parcours. La photographie m’a énormément apporté, et j’ai aujourd’hui à cœur de transmettre ce que j’ai appris. Mon conseil aux photographes est simple : quoi que vous fassiez, visez l’originalité.

Ralph Gibson | Leica | 2014
Avez-vous une photographie préférée réalisée avec ce Leica M Monochrom (Typ 246) ?
C’est une question difficile, parce que ce qui m’importe, c’est le résultat, pas le boîtier qui a servi à l’obtenir. En revanche, j’ai un souvenir très précis lié à ce Monochrom. Je pouvais y monter tous mes objectifs Leica, et il permettait aussi bien de photographier que de filmer. J’animais un atelier à San Francisco avec cinq modèles. Je les filmais en mouvement au téléobjectif, et mes étudiant·e·s me regardaient en se demandant pourquoi l’idée ne leur était pas venue plus tôt. Quant à choisir une seule image, j’en serais bien incapable. Je laisse mes photographies à la libre interprétation de celles et ceux qui les regardent. Une grande photographie donne forme à quelque chose qui échappe aux mots. Alors à quoi bon chercher à l’expliquer ?
Quel conseil donneriez-vous aux personnes qui cherchent à développer leur propre regard de photographe ?
J’espère qu’elles comprendront que l’appareil n’est qu’un point de départ, et qu’elles se demanderont si c’est l’appareil qui influence leur manière de voir ou si c’est elles qui imposent leur vision à l’appareil, parce que tout le reste en découle. J’espère aussi qu’elles emporteront leur appareil partout avec elles, même lorsqu’elles ne photographient pas. Comme un·e musicien·ne qui pratique son instrument chaque jour, il faut entretenir ce lien avec l’outil. C’est dans cette relation quotidienne que se construit un langage visuel. J’espère qu’elles cesseront d’attendre le grand moment décisif. Moi, je ne l’attends jamais. Mes photographies sont immédiates, mais elles ne doivent rien au hasard. Elles naissent d’une attention suffisamment soutenue pour reconnaître une image lorsqu’elle se présente. J’espère aussi qu’elles apprendront de leur propre travail, car on apprend souvent davantage de ses erreurs que de ses réussites. Et surtout, j’espère qu’elles assumeront pleinement ce qu’elles créent, les réussites comme les échecs. À l’ère de l’intelligence artificielle, cela me paraît plus important que jamais.

Ralph Gibson | Leica, photographié sur film 35 mm | 1989
Entre les mains de Ralph Gibson, le Leica M Monochrom a accompagné une pratique guidée par l’attention, l’instinct et la recherche constante d’un regard singulier. Son parcours montre qu’un appareil photo peut être bien plus qu’un simple outil : une nouvelle façon de regarder le monde.
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